
AWAODORIKOENJI 138

Au Japon la lune se présente sur une face différente de celle que l'on peut voir depuis un pays Européen.Dans l'imagerie populaire on y vois un lapin faisant de la patte de mochi , ces gâteaux de riz que l'on mange au nouvel an.
En 1986 Claude Levi-Strauss donne trois conférences au Japon :«l’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne» paru au Seuil.
"L'autre face de la lune" est un recueil d'écrits inédits sur le Japon.
L'anthropologue nourrissait une passion pour le Japon depuis sa plus tendre enfance.Son père collectionnais des estampes .
Extraits:
Il n’est certes pas besoin d’être anthropologue pour remarquer que le menuisier japonais se sert de la scie et du rabot à l’envers de ses collègues occidentaux: il scie et rabote vers soi, non en poussant l’outil vers l’extérieur. Le fait avait déjà frappé Basil Hall Chamberlain à la fin du XIXe siècle. Ce professeur à l’université de Tokyo, observateur sagace de la vie et de la culture japonaises, était un éminent philologue.
Dans son célèbre livre «Things Japanese», il enregistre le fait, en même temps que plusieurs autres, sous la rubrique Topsy-turvidom, que je traduis approximativement par «où tout est sens dessus dessous», comme une bizarrerie à laquelle il n’attache pas de signification particulière. En somme, il ne va pas plus loin qu’Hérodote remarquant, il y a plus de vingt-quatre siècles, que par rapport à ses compatriotes grecs les anciens Egyptiens faisaient tout à l’envers. De leur côté, des spécialistes de la langue japonaise ont noté comme une curiosité qu’un Japonais qui s’absente pour un court moment (mettre une lettre à la poste, acheter le journal ou un paquet de cigarettes) dira volontiers quelque chose comme «Itte mairimásu»; à quoi on lui répond «Itte irasshai». L’accent n’est donc pas mis, comme dans les langues occidentales en pareille circonstance, sur la décision de sortir, mais sur l’intention d’un prochain retour. De même, un spécialiste de l’ancienne littérature japonaise soulignera que le voyage y est ressenti comme une douloureuse expérience d’arrachement, et reste hanté par l’obsession du retour au pays. De même enfin, à un niveau plus prosaïque, la cuisinière japonaise, paraît-il, ne dit pas comme en Europe «plonger dans la friture» mais «soulever» ou «élever» (ageru) hors de la friture…
L’anthropologue se refusera à considérer ces menus faits comme des variables indépendantes, des particularités isolées. Il sera au contraire frappé par ce qu’ils ont de commun. Dans des domaines différents et sous des modalités différentes, il s’agit toujours de ramener vers soi, ou de se ramener soi-même vers l’intérieur. Au lieu de poser au départ le « moi » comme une entité autonome et déjà constituée, tout se passe comme si le Japonais construisait son «moi» en partant du dehors. Le «moi» japonais apparaît ainsi, non comme une donnée primitive, mais comme un résultat vers lequel on tend sans certitude de l’atteindre. Rien d’étonnant si, comme on me l’affirme, la fameuse proposition de Descartes: «Je pense, donc je suis» est rigoureusement intraduisible en japonais ! Dans des domaines aussi variés que la langue parlée, les techniques artisanales, les préparations culinaires, l’histoire des idées […], une différence, ou, plus exactement, un système de différences invariantes se manifeste à un niveau profond entre ce que, pour simplifier, j’appellerai l’âme occidentale et l’âme japonaise, qu’on peut résumer par l’opposition entre un mouvement centripète et un mouvement centrifuge. Ce schéma servira à l’anthropologue d’hypothèse de travail pour essayer de mieux comprendre le rapport entre les deux civilisations.
©«La Librairie du XXIe siècle», Seuil
Source: «le Nouvel Observateur» du 24 mars 2011.